Une maman qui prend soin d'elle. Qui aime écrire, lire et faire de la musique.

dimanche 1 mars 2020

Les résolutions de Marie-Sophie en Mars



Première résolution du mois de mars, reprendre le sport.
Foi de Marie-Sophie, je vais m’inscrire à la salle et je vais y aller toute seule, même si Archibald me serine que je ne tiendrais pas la route.
C’est vrai quoi ! Pourquoi est-ce toujours janvier qui est le mois des bonnes résolutions ? Moi, j’ai décidé que c’était Mars. Pourquoi ? Parce qu’il annonce le printemps. Aujourd’hui, je regarde par la fenêtre et ce n’est pas du tout l'atmosphère de cette saison. Charles me dirait qu’il va y avoir les giboulées. Ces anciens, ces seniors qui savent tout sur la lune, les dictons, m’agacent parfois… parce qu’ils ont raison !
Allez go, j’y cours ! J’ai enfilé un pantalon fitness noir avec des bandes rouges, un tee-shirt et je monte dans ma voiture.
Il y a du monde sur le parking, ça veut dire que je ne vais pas être toute seule dans la salle. Tant mieux, je vais me fondre dans la masse. Je bipe ma carte… enfin j’essaie, car elle refuse ! ça commence bien, je vais devoir appeler quelqu’un ! Je la présente dans tous les sens, ouf, ça marche et le tourniquet me permet d’entrer.
Premier panneau que j’aperçois, mars, faites-vous plaisir ! Évidemment, le syndrome du maillot de bain se profile à l’horizon, il va falloir éliminer toutes les accumulations de galettes, de chocolats, et j’en passe.
Je rejoins le côté cardio. Quand vous n’avez jamais fait de vélo elliptique, la première fois, ça fait bizarre. Pas facile de garder l’équilibre, de marcher tout en faisant balancer ses bras en rythme. Je n’ose pas imaginer ce que pensent les autres… Finalement, j’arrive à m’adapter. J'en repère un normal de vélo, ils appellent ça un vélo fixe. Une fois les vingt premières minutes passées avec la période de récupération (récupérer quoi ? Son souffle ? Moi ça va, je n’ai rien à récupérer. J’entends déjà Archibald, « c’est que tu n’as pas forcé ma vieille ! ») je m’y réfugie. Là, je sais que je vais pouvoir pédaler, je connais.
J’ai la musique sur les oreilles. J’ai essayé pour m’amuser de trouver des chansons avec le mois de mars. Bruno Mars est le premier et ensuite les eaux de mars de Georges Moustaki, tu parles d’un rythme pour faire du sport. Je réfléchis à mes prochaines résolutions pour ce mois qui démarre. Il n’a pas Pâques, c’est en avril, pas de chocolats, chic ! Fin d'hiver le 19 !  Pourquoi ne pas écouter le titre de Michel Fugain qui dit ne perds pas ton temps, vive la vie et vive le vent ! Tout en pédalant, je tape sur mon téléphone, « chanson sur le printemps » et apparait celle de Hugues Auffray, "quand le printemps revient". J’imagine aussi qu’il va bientôt falloir que je range mes pulls pour ressortir mes tenues plus légères de la belle saison. Pourvu qu’elles m’aillent encore. Du coup, je m'active. Je repense au syndrome du maillot de bain. Celui-là, il est bien planqué au fond de mes placards, tellement bien que je ne sais plus où je l’ai mis.
Mais pourquoi la publicité sur la barre chocolatée « Mars et ça repart » me saute aux yeux ? C’est malin, j’ai faim, j’ai envie de sucré. Dans le distributeur, j’imagine qu’il n’y a pas « ça ». Évidemment que non, je vais avoir droit à toutes celles bourrées de protéines, sans rien d'ajouté, celles qui dopent l’organisme, elles sont énergétiques. Stop ! pédale, Marie-Sophie. Je regarde l’heure, j’en ai encore pour un bon quart d’heure.
— Vous faites du sport ? Je ne vous ai jamais vue ici. La prochaine fois, nous pourrions y partir ensemble si nos horaires correspondent.
Je ne tourne même pas la tête, je sais que c’est lui, mon voisin. Pour le coup, il devient plus proche en pédalant à côté de moi. Déjà que j’ai chaud, je suis certaine d’être rouge comme une pivoine, alors là, je vire au rouge brique.
— Vous devriez baisser un peu votre selle, vous allez vous faire mal.
De quoi il se mêle ! Je le sais bien que ce vélo n’est pas à ma taille, mais je n’ai pas compris comment le régler. Est-ce ma faute si l’utilisateur d’avant mesurait 1m90 ? Évidemment que je me déhanche dans tous les sens pour garder mes pédales. Je me disais que ça ferait plus vrai, ceux qui sont derrière moi pourraient penser que je suis en danseuse. Faux, ils voient juste que mon engin n'est pas adapté. Et dire que je me faisais mon film : Moi devant, tous les autres derrière moi et personne qui me dépasse. Atterris Marie-Sophie, tu es en salle, pas sur un vélodrome !
— Je vous aide ?
Il a posé sa main sur la mienne. Déjà que j’étais rouge, mais là, je prends feu.
— Non ! J’ai terminé.
Je descends en quatrième vitesse manquant me casser la figure, mes pieds ne touchaient pas le sol. Le fil de mes écouteurs se prend dans le guidon, je crois que je vais m’arracher l’oreille. C’est à cet instant que je pense que si je pouvais m’envoler sur Mars et disparaître de sa vue, je serais bien heureuse. Au lieu de ça, j’essaie de rester digne et en le regardant dans les yeux je dis d’un seul trait parce que je suis branchée mars :
— Quelle farce, tu me prends vraiment pour une garce ?
Et je me sauve le plantant sur son vélo bien réglé à sa taille !

© Minibulle 1er mars 2020

vendredi 14 février 2020

La Saint Valentin de Marie-Sophie


Je déteste le 14 février. C’est la fête des amoureux et quand on est toute seule, c’est la galère. Au boulot, les collègues reçoivent des bouquets de fleurs et prennent un air surpris en jouant les mijaurées :
— Je me demande de qui ça peut venir.
Que ça m’agace ! Non, je ne suis pas jalouse. Elles pourraient au moins rester discrètes. L’année dernière, un confrère avait fait une blague à celle qui est au service comptabilité et qui me déteste. Il lui avait fait livrer un bouquet de chardons… Je ne vous raconte pas la tête de la fille. Je n’avais pu m’empêcher d’éclater de rire ce qui avait déclenché chez elle une colère de bouledogue. Vous imaginez ce que ça peut être ? J’aime les chiens, mais celui-là, il faut avouer qu’il est un peu baveux, grogneux, et que son museau représente bien le visage de Guilaine. Oui, c’est son prénom. Dommage pour l’animal ! Il est bien lui !
Bref, je pars au travail à reculons. Je n’ai même pas fait signe à Charles. Je n’avais pas envie qu’il remette ça avec le voisin d’en face. Je ne suis pas non plus passée à la boulangerie. Archibald devait être en plein boum et je ne voulais pas qu’il se sente obligé de me souhaiter une bonne fête. Oui, il paraît aussi que c’est celle de l’amitié. Moi je crois que ceux qui disent ça c’est parce qu’ils sont solitaires comme moi. J’ai évité le coup de fil de maman qui n’allait pas manquer d’en remettre une couche.
Je gare ma voiture, je prends mon sac et entre dans l’établissement. C’est un centre de formation pour adolescents. Le directeur n’est pas encore arrivé, mais les gamins eux sont prêts à intégrer leurs cours. Comme c’est un pensionnat, ils ont avalé leur petit-déjeuner et sont en forme. Les portables sont allumés et les gloussements des filles m’horripilent déjà. Je m’installe et j’apprécie d’être seule dans mon bureau. Guilaine qui assure la comptabilité est dans un autre. Elle est là. J’ai senti son parfum.
Les collègues formateurs arrivent un à un et viennent me saluer le café à la main. Ils sont sympathiques. Ils me proposent même un petit carré de chocolat, histoire de me mettre de bonne humeur, parce qu’ils vont certainement avoir des choses à me demander pour la veille. J’ai pourtant affiché « L’urgent est fait, l’indispensable est en cours. Pour les miracles, prévoir un délai. » Je sais que certains dont je tairais les noms vont venir me faire les yeux doux pour avoir dans l’heure qui suit, ce dont ils ont besoin.
— Alors Marie-Sophie, tu fais la fête ce soir ?
Qu’est-ce que je vous disais ! Le lourd de chez lourds est arrivé. C’est Didier. Il se penche sur mon bureau pour me faire la bise. Il sent déjà le café, la cigarette, et le déo Axe dont la pub affirme que toutes les femmes en sont folles. Bof ! Sans commentaires.
Il n’attend même pas la réponse et s’en retourne comme il est venu. Il a juste récupéré ses copies.
— Bonjour Marie-Sophie.
Voilà le boss. Il me tend la main. Je préfère. Pas de familiarité avec le chef. C’est plus facile pour négocier les augmentations quand on a gardé le vouvoiement et une certaine distance. Encore qu’ici, le mot « augmentation » n’existe pas. Il doit être rayé du dictionnaire du moins dans le nôtre. Pourtant, j’ai vérifié. Il est bien placé entre auge et augure chez moi.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie d’aller rejoindre les collègues à la machine à café. Je reste sérieuse derrière mon écran. Soudain, j’entends des rires. Voilà, ça commence. J’en étais sûre. Le problème c’est que les bruits se rapprochent dangereusement de mon bureau et que Didier déboule devant moi, la face hilare, avec un bouquet de roses.
— Ah la belle cachottière !
Il me tend les fleurs et attend.
— Ben quoi !
J’avoue que j’ai aboyé. Il ne s’en formalise pas. Il me connait.
— Tu ne regardes pas la carte ?
— Ce n’est pas pour moi.
— Pour Marie-Sophie, ça veut dire quoi à ton avis ?
J’écarquille les yeux. Je vais le tuer Archibald. Encore une de ces blagues minables. Il le sait pourtant que je n’aime pas ça du tout.
— Le rouge te va très bien, MarieSophe.
Lui aussi, je vais le démolir même s’il n’y est pour rien. C’est un gentil et il semble sincèrement heureux pour moi.
— Alors tu ouvres la carte ?
— C’est mon pote Archibald. Pas besoin de regarder.
— Allez, pour me faire plaisir !
Il se frotte les mains de contentement. Il adore ça Didier. C’est un homme très romantique. Il me surprend toujours. Il est marié. Il a trois enfants. Sa femme est très sympathique. Je me demande comment elle peut le supporter au quotidien, moi il m’agace. Comme dirait Mélusine, c’est ça l’amour. Je ne veux pas lui faire de peine, je me tais. Heureusement, la sonnerie de la reprise des cours retentit et à regret il m’abandonne.
Le bouquet de roses qui embaume mon bureau me nargue. Je saisis mon portable et appelle Archibald. Il ne répond pas. C’est le coup de feu à la boulangerie. Je lui laisse un message : « Tu exagères avec tes fleurs au boulot. Tu le sais pourtant que je n’aime pas ça. Merci quand même, il est très joli ton cadeau. Mais quand même, des roses rouges… ». J’hésite à appeler Mélusine. Elle va encore se moquer de moi. Quand mon portable vibre, je ne regarde même pas ce qui s’affiche à l’écran.
— Salut, Archibald, tu aurais pu t’économiser ça et…
— Je ne suis pas Archibald. C’est Florent. Votre voisin d’en face.
Comment diable a-t-il eu mes coordonnées. Encore un coup du pépé, j’en suis certaine.
— Vous êtes toujours là ?
Je me lève et vais fermer la porte de mon bureau. Je ne sais pas quoi dire.
— Marie-Sophie ? Vous m’entendez ?
— Oui. Je suis surprise que vous ayez mon numéro.
Quelle idiote ! J’aurais pu dire autre chose, mais c’est la première phrase qui m’est venue à l’esprit.
— C’est Charles qui…
— Je m’en doutais.
Soudain, je réalise :
— Il a un problème ? Il est malade ? Il ne peut pas m’appeler et c’est pour ça que vous le faites à sa place ?
— Pas du tout. Calmez-vous. Je voulais juste savoir si vous aviez reçu mon bouquet de roses ?
De surprise, je me laisse tomber sur ma chaise à roulettes. Je calculais mal mon coup et me retrouvais par terre alors qu’elle filait à l’autre bout du bureau.
— Bordel !
— Vous disiez ?
Le juron m’avait échappé. Quelle quiche !

© Minibulle 14 février 2020

mercredi 12 février 2020

Un mercredi chez Stefano et Héloïse



Stefano et Héloïse ont bien grandi. Lui, approche les sept ans alors qu’elle avoisine les six. C’est mercredi. L’école est terminée pour aujourd’hui et ils sont à la même. Du coup, ils reviennent ensemble à pied. Ce n’est pas loin, et comme ils sont deux, ils bavardent. Les vacances se profilent à l’horizon.
Toujours très complices, ils partagent leurs secrets.
— Tu pourras me faire réciter ma poésie ?
Héloïse n’est jamais très sûre d’elle. Elle apprend vite, mais elle craint souvent que sa mémoire flanche.
— Et puis tu sais ma copine Tina, elle est tombée.
— Oui et alors c’est grave ?
— Elle a des bleus partout. Elle m’a dit qu’elle n’avait même pas pleuré.
— Elle est tombée comment ?
— Des escaliers.
Stefano regarde sa sœur d’adoption.
— Tu parles bien de Tina, celle qui habite dans les nouvelles maisons ?
— Mais oui, pourquoi tu demandes ça ?
— Pour rien.

Ils arrivent chez eux et la bonne odeur de cuisine les accueille aussitôt. Joe est justement en train de se laver les mains et Charlie, le tablier autour de la taille, tend sa joue. Texas, le terre neuve leur fait la fête.
— Mathurin a proposé que vous alliez voir votre poulain Célestin cet après-midi.
Joe regarde les deux enfants en s’installant à table.
— Vous vous êtes lavés les mains ?
Charlie ne transige pas. Pour le repas, chaque menotte doit être propre. Les gamins le savent.
Ils s’assoient et la jeune femme apporte la soupe de légumes sur la table.
— J’aime pas ça ! ronchonne Héloïse.
Charlie lui en verse tout de même une louche dans son assiette et Joe y va de sa petite phrase toute faite :
— Il faut que tu manges pour devenir grande.
— Maman n’a pas dû en manger beaucoup, elle ne t’arrive même pas aux épaules.
— C’est parce que je suis très grand.
— Et que je n’ai pas mis mes talons.
Tout le monde éclate de rire, sauf Héloïse qui regarde d’un drôle le liquide verdâtre devant elle.
— C’est à quoi ?
— Haricots verts, courgettes et…
— Je déteste les haricots verts.
Charlie soupire. Elle est difficile en ce moment Héloïse. Stefano, lui a déjà terminé.
— Elle est très bonne ta soupe. Tu devrais la goûter Héloïse.
Elle accepte de tremper ses lèvres.
— Alors ?
— Hum, ça va.
— Tina est tombée des escaliers et a des bleus partout, déclare Stefano.
— T’étais pas obligé de le dire, rouspète Héloïse. C’est ma copine. C’est à moi de le dire.
Charlie et Joe se regardent.
— Tina ? Ton amie qui vient de déménager dans les nouvelles maisons ?
— Pourquoi tu demandes ça ? Stefano aussi a fait pareil tout à l’heure.
Charlie enlève les assiettes creuses, ainsi que celle de sa fille qui l’a terminée, et apporte le gratin de macaronis.
Les deux enfants applaudissent. Elle les sert en les prévenant que c’est chaud, qu’ils fassent attention de ne pas se brûler. La bouche pleine de pâtes et de fromage qui file, Héloïse reprend :
— Même qu’elle n’a pas pleuré. Pourtant, elle en a beaucoup de bleus. Moi, j’aurais pleuré, c’est sûr !
— Elle les a montrés à ta maîtresse ?
— Ben non, y a qu’à moi qu’elle l’a dit. C’est pas un secret, alors, je vous le raconte.
— Tu les as vus aujourd’hui seulement ?
— Mais non ! ça fait longtemps. Elle tombe souvent en fait.
Stefano regarde son père.
— Je croyais qu’il n’y avait pas d’escaliers dans ces maisons-là.
— Dis aussi qu’elle ment !
Héloïse se met à pleurer.
— T’es méchant Stefano. Elle raconte pas des histoires ma copine. Même qu’elle raconte que son papa, il la frapperait si elle mentait.
— Nous te croyons ma chérie.
Charlie lui passa la main dans les cheveux et soupira. Décidément…

Une fois la table débarrassée, la vaisselle dans la machine et les enfants partis dans la salle de jeux, Charlie demanda à Joe.
— Tu sais parfaitement comme moi que cette petite est brutalisée par son père non ?
— Hum !
— Et alors ? On laisse faire ?
Joe soupira.
— Tu veux que j’en parle à la femme de Mathurin, elle est assistante sociale.
— Joséphine ? Oui, c’est vrai. Elle est au centre d’action sociale. Mais…
Charlie se détourna. Joe savait bien à quoi elle pensait.

Dans la salle de jeux, Héloïse discutait avec sa poupée. Stefano lisait.
— Pourquoi tu me fais mal ?
— Je ne te fais pas mal, je te frappe parce que tu as fait des bêtises.
— Oui, mais tu me fais mal.

Stefano leva la tête.
— Mais pourquoi tu fais ça à ta Barbie Héloïse ?
— C’est pas grave, il faut bien, elle n’est pas sage. Tu sais, mais tu ne le répètes pas, mon papa, il faisait ça à maman. Elle croit que je le sais pas, mais j’ai tout vu. C’est pour ça qu’on est là. Elle avait peur qu’il me fasse du mal. Heureusement que ton papa, il n’est pas comme ça, hein dis !
Stefano resta muet. Héloïse n’avait pas l’air perturbé plus que ça. Depuis qu’elle était arrivée avec Charlie, elle n’avait jamais fait allusion à cette histoire. La petite fille leva la tête et sourit :
— Tu voudras qu’on se marie quand on sera grands ?
— Tu as de ces questions Héloïse ! Comment veux-tu que je le sache ?
— Moi j’en suis certaine. Et toi ?
— Bah si tu en as envie.
— Sérieux ?
Héloïse lui sauta au cou.
— Viens, on va le dire à maman et papa Joe.
— Attends, il n’y a pas urgence !
— Ça veut dire quoi urgence ? C’est quand on va à l’hôpital ? Mais je ne suis pas malade.
— Non, Héloïse, ça veut dire que ce n’est pas pressé de les prévenir tout de suite.
— Pressé comme un citron ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Moi, je veux le dire à maman.
Elle se leva et dévala l’escalier, faillit rater une marche, et fut cueillie par Joe qui la rattrapa de justesse.
— Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas courir dans les escaliers ?
Joe avait pris sa grosse voix.
— Je voulais dire quelque chose d’urgent à maman même si c’est pas pressé comme un citron. Mais je peux le dire à toi aussi. Avec Stefano on va se marier.
Le gamin qui descendait regarda son père. Celui-ci faillit éclater de rire devant la mine penaude de son fils.
— Félicitations les enfants ! Vous avez choisi une date ?
Héloïse répondit très sérieusement :
— Tu as de ces questions papa Joe ! Comment veux-tu que je le sache ?

© Minibulle 12 février 2020

dimanche 2 février 2020

Les crêpes de Marie-Sophie




Chaque année, le 2 février !
— Tu fais des crêpes ?
— Tu n’oublies pas, promis ?
Et chaque année, je ressors ma poêle qui ne sert qu’à ça. Une crêpière ! Je vous raconte des blagues, je m’en sers pendant l’année. Il arrive que j’aie envie d’une crêpe party ! Vous savez celles où on en mange des salées, des sucrées. Les soirées entre amis où il n’y a que ça !
Archibald et Mélusine viennent chez moi et hop ! nous les faisons sauter. En bon boulanger qu’il est, Archibald pourrait faire la pâte. Non, il paraît que la mienne est la meilleure. Je ne le crois pas, mais finalement, ça me fait plaisir qu’il me dise ça.
La recette, c’est celle de maman qui la tient de la sienne. Inratable ! J’en ai essayé une fois avec des œufs battus en neige. Elles devaient être plus légères, plus moelleuses, tu parles ! Accrochées à la poêle oui, et impossible de leur donner une belle apparence.
Bon, je dois vous avouer que ma pâte à crêpes est faite moitié bière moitié lait. C’est comme ça. La première fois qu’Archibald m’a vu mélanger les ingrédients, il a hurlé !
— Quoi ? Tu mets de la bière ?
— Oui, monsieur. Elles seront plus légères et plus craquantes.
Il était très sceptique. Mais quand il a goûté… elle descendait bien vite ma pile. J’avais passé plus de temps à la faire grimper qu’elle en met pour descendre. Quel gourmand !
Mélusine apporte ses confitures maison. Oui, en plus d’être couturière, elle fait ça aussi. Quand elle s’y attelle, ça glougloute dans sa cuisine et ça sent super bon.
Je suis allée trouver Charles pour l’inviter à venir les partager avec nous.
— Non MarieSophe. Restez entre jeunes ! Peut-être que j’irais chez Célestine.
Aussitôt, je lui murmure à l’oreille :
— Raconte, il y a du nouveau ?
— Mais que vas-tu encore t’imaginer ? Nous ne sommes pas comme vous, nous prenons notre temps.
— Oui, enfin du temps, tu ne crois pas que tu en as assez perdu ?
— Et c’est toi qui me dis ça ?
J’aurais mieux fait de me taire. J’allais m’excuser quand j’entends derrière moi :
— Et moi, est-ce que je peux venir les goûter vos crêpes ?
Charles sourit. Il ne m’avait pas dit, le bougre, que le voisin Florent était avec lui dans son garage. Resté dans l’ombre, je ne l’avais pas aperçu. Charles ne me laisse pas répondre.
— C’est vrai ça, Florent est plus de votre âge que moi.
Il se tourne vers lui :
— En plus, les crêpes de Marie-Sophie, quand elle les fait, parfument toute la rue.
— Je sais. Je m’en suis déjà rendu compte.
— Ah ! tu vois MarieSophe. Alors, tu l’invites ?
Je baisse les yeux, je rougis, je me tords les mains et finalement, je murmure :
—  Archibald et Mélusine ne le connaissent pas…
— Vous parlez du boulanger et de la couturière ? Mais bien sûr que si, je sais qui ils sont. D’ailleurs quand je vais acheter mon pain et que la boutique est déserte, je prends de vos nouvelles.
Je n’aime pas ça du tout et je sens que mes joues virent au rouge brique. Mon cœur s’accélère, je vais bafouiller. La seule solution que je connaisse dans ce cas-là, c’est la fuite. Mais cette fois, Charles a deviné mes intentions.
— Pas si vite, MarieSophe ! Tu étais bien venue pour inviter quelqu’un non ? Alors ?
J’ai horreur d’être devant le fait accompli, je ne supporte pas qu’on m’oblige à faire ce que je n’ai pas envie. Je vais devenir franchement désagréable. Mon voisin d’en face s’en rend compte. Il sort son portable de sa poche.
— Excusez-moi, j’ai un appel.
Je n’ai rien entendu. Mais je le remercie in petto de sa délicatesse.
— Tu es une fieffée imbécile !
Et Charles me plante là.


Ma pâte à crêpes est réussie comme toujours. Mes deux amis sont derrière moi et nous nous amusons comme des gosses à les faire sauter. Je suis la meilleure évidemment !
 La table est mise avec confitures, chocolat, sucre glace, vergeoise. Pas de salé cette fois-ci !
— Tu sais que ça sent diaboliquement bon dans ta rue quand on arrive !
Archibald sourit.
— Tes parents doivent saliver.
— Ils sont absents.
Je n’ose pas lui poser de questions sur Florent. Je lui en veux de parler de moi avec lui que je ne connais pas.
— Au fait, tu étais au courant que ton voisin était flic ? demande Mélusine.
Paf ! je prends la crêpe sur la tête. À qui fait-elle allusion ?  
— Oui, celui-là, d’en face, dit-elle en désignant la maison du beau gosse.
Comment sait-elle ça, elle !
 
© Minibulle 1er février 2020

samedi 1 février 2020

La fête de la Fée Vrillée




Fée vrillée était folle de joie. Cette année, elle avait un jour de plus à son compteur. Une bonne raison de faire la fête. Elle n’allait pas s’en priver. Elle comptait sur ses doigts les amies qu’elle avait invitées.
Elle préparait les petits gâteaux en survolant et en surveillant du coin de l’œil la nature. Janvier avait fait son boulot comme toujours : de la neige, de la pluie, du vent, du froid. Rien de spécial à signaler. Les arbres n’étaient pas encore réveillés et prêts à se couvrir de feuilles, tout se déroulait normalement.
Elle alla chercher de l’eau fraîche à la source qui coulait toujours quoiqu’il arrive. Il allait être difficile de trouver du nectar de fleurs pour les jus de fruits, même si quelques jonquilles pointaient le bout de leur nez, tout comme les jacinthes.
Elle commença à accueillir ses amies avec un petit mot pour chacune.
— Bienvenue chez moi Fée Tiche. Que m’as-tu encore rapporté ?
Spécialiste des objets qu’elle récupérait au gré de ses voyages, qu’elle vénérait pendant un temps puis abandonnait pour un autre, elle se présentait aujourd’hui tout habillée de bracelets multicolores. Elles se saluèrent puis la Fée Vrillée l’invita à rejoindre le buffet qui était sous la Féé Rule qui le surveillait d’une main de maître.
Des miaulements discrets attirèrent la Féé Vrillée qui reconnut rapidement la Fée Line qui arrivait accompagnée de ses chats persans. La Fée Roce la contemplait d’un drôle de regard, car elle n’aimait pas ces animaux, mais ne fit aucun commentaire alors que la Fée Lonne la titillait au contraire pour attaquer.
Heureusement que la fée Ria et la Fée Licité mirent aussitôt de l’ambiance, au grand dam de la Fée Vrillée, qui aurait voulu que toutes ses invitées soient présentes pour débuter la fête. Elle surveillait l’entrée avec impatience, la Fée Conde qui inlassablement veillait à ce que toutes les demandes de naissances soient respectées ne devrait plus tarder.
Quand la Fée Brile arrive toute chose, elle ne put que lui proposer d’aller se reposer près du buffet. Son amie la Fée Mur, la plus grande de toutes, l’y attendait déjà prête à la rassurer. En effet, elle craignait de rencontrer la Fée Dérer. Celle-ci était toujours accompagnée d’une énorme raquette qui lui faisait peur. Mais, la Fée Vrillée connaissant son angoisse ne l’avait pas invitée.
Ses comparses commençaient à s’amuser autour du buffet surtout la Fée Culent qui n’était pas en reste pour grignoter.
Un grand silence se fit soudain. La Fée Odal et la Fée Déral s’avançaient en grande tenue.
— Merci d’être venues, leur dit-elle en s’inclinant.
La Fée Vrillée remarqua qu’elles n’étaient pas seules. Un coup d’œil sur la Fée Brile la renseigna aussitôt.
— Nous ne pouvions concevoir que vous fassiez une fête sans notre amie la Fée Dérer.
C’était bien là le problème avec la Fée Odal et la Fée Déral. Très collet monté, elles n’acceptaient aucune entorse au règlement. Un divertissement a lieu, toutes les fées doivent être présentes.
La Fée Lure en savait quelque chose. Elle avait toujours gardé en elle, cette blessure qui datait depuis des lustres.
La Fée Vrillée surveillait l’entrée. Comment ? Elle n’était pas venue ? Elle voleta jusqu’à son bureau et vérifia d’un coup d’aile que l’invitation avait été envoyée. Mais des applaudissements la firent rapidement retourner à la fête. La Fée Erique saluait toutes ses comparses qui s’inclinaient devant elles. De sa baguette argentée, elle parsemait sur elles de la poussière d’or qui les aiderait pendant tout ce mois qui comptait un jour de plus à faire correctement leur travail. Il y en avait énormément pour éveiller la nature et elles n’étaient pas solides au point de tenir 29 jours.
Elles crièrent toutes en même temps :
— Vive Fée Vrillée !

© Minibulle 1er février 2020

mardi 28 janvier 2020

Voyage en Laponie






C’était un rêve depuis qu’ils étaient gamins. Jules et Léon voulaient voir le père Noël. Ils n’avaient jamais pu le faire, mais aujourd’hui, ils étaient prêts.

Le voyage avait été long jusqu’en Laponie. Les deux amis d’enfance n’étaient plus tout jeunes. Bien emmitouflés dans leur pelisse, bonnets sur la tête, écharpes autour du cou, les mains dans des gants fourrés, on ne distinguait plus rien de leurs visages, sauf leurs yeux rieurs qui pétillaient de joie. Ils n’avaient pas imaginé qu’il allait faire si froid et que les chiens qui tiraient leur traîneau galoperaient aussi vite et leur lanceraient de la neige.
Seuls au monde dans l’immensité blanche, ils n’en menaient pas large. Le conducteur les rassurait, rien de fâcheux ne pouvait leur arriver, ses bêtes connaissaient parfaitement le chemin.

– Il faut qu’on s’arrête !
Les deux amis se regardèrent.
– Que se passe-t-il ?
– Rien de grave, mais je dois vérifier que mes chiens se portent bien. Je trouve que le meneur va trop doucement. Je vérifie qu’il ne se soit pas fait mal. Descendez s’il vous plaît !
– Mais il fait froid !
– Désolé, si vous vouliez avoir plus chaud, il ne fallait pas choisir notre pays.

Les deux hommes descendirent du traîneau en maugréant. Il n’avait pas l’air commode le chauffeur. Pourtant, rien ne laissait présager ce sale caractère.
– Bah, t’inquiètes, il doit se faire du souci pour ses bêtes. Viens, on va admirer le paysage.
– T’en as de bonnes, admirer le paysage. Que veux-tu qu’on regarde, il fait plus noir quand dans un tunnel, on ne voit pas à cinq mètres et...
– Où est passée ta bonne humeur légendaire Jules ? Allez profite…
Léon se mit à marcher à pas lourds dans la poudreuse. Soudain, deux yeux perçants et un cri bizarre le firent se retourner.
– Une marmotte ? Ici ?
– Que faites-vous ?
Les deux hommes se regardèrent incrédules. L’animal parlait.
– On est en panne !
– Tu réponds à une marmotte toi ? T’es grave quand même !
Jules se frottait les yeux et bouscula son camarade.
– Venez vous mettre au chaud chez moi, j’ai une cacasse à cul nu qui mijote sur ma cuisinière.
– Une ?...
Léon se claquait déjà les mains avec ses gants. Jules retint son ami qui suivait l'animal qui sur ses deux pattes, se dandinait pour rejoindre sa cabane.
– Si c’est comme chez Hansel et Gretel, nous allons finir enfermés et…
– Allez viens !
Il se retourna pour interpeller le conducteur des chiens, mais trop occupé à soigner ses bêtes, il ne fit pas attention à lui. Léon ne put s’empêcher de lui glisser :
– Vous n’avez pas de catadioptre pour vous signaler, si un autre traîneau arrive, vous risquez l’accident.
– T’es vraiment à part toi, l’apostropha Jules. On n’est pas sur les Champs Élysées ici !
Léon éclata de rire et attrapa par le bras son ami et tous deux, cahin-caha, parvinrent à la cabane de l’animal. Elle était entrée et avait laissé la porte ouverte. Finalement, leur voyage se déroulait bien et ils allaient de surprise en surprise.

— « Table décorée
Par le fumet alléché
Bien-être assuré »
– Quel poète ! ironisa Jules.
Il ne put retenir un Wouahou devant le décor de la cabane. 
– Faites comme chez vous, je vous en prie.
L'animal, un tablier ceinturé autour de sa taille, les invitait à s’asseoir.
– Quelle bonne odeur ! Vous accueillez souvent des visiteurs ici ?
– Vous êtes les premiers et j’en suis ravie.

Installés autour de la table recouverte d’une nappe rouge et verte, Jules et Léon ne savaient quoi dire. Soudain, une petite marmotte s’approcha d’eux. Elle tenait un minuscule xylophone entre ses pattes.
– Je vous présente ma fille. Elle va vous jouer un air de saison en guise d’apéritif.
Complètement subjugués par l’ambiance chaleureuse et toute fois irréelle, les deux hommes écoutèrent avec bonheur la musique émise par l’instrument. Voir interpréter un chant de Noël par une marmotte au xylophone, une autre faire la cuisine, dépassaient l’entendement. Mais n’étaient-ils pas en Laponie ?
– Je vous souhaite un excellent appétit. Ne tardez pas trop parce que votre chauffeur va bientôt venir vous chercher.
– C’est rudement bon ce que vous avez préparé ! Une cacasse à cul vous dites ? Jamais entendu parler.
– On l’appelle le plat du pauvre, parce qu’il y a des pommes de terre et de l’oignon. Pas grand-chose en fait.
Jules contemplait la marmotte qui feuilletait son livre de cuisine et leur montrait à tous deux l’image représentant la recette qu'elle avait confectionnée. Il se frottait les yeux souvent, pour être sûr qu’il ne rêvait pas.
La porte s’ouvrit brusquement et tel un zouave sorti de sa boîte le conducteur des chiens apparut.
– Nous pouvons repartir, Yvette, tu m’en donnes une lichée de ta cacasse ?
– Mais… vous vous connaissez ?
Ignorant la question, il les invita à les suivre. Les bêtes étaient à nouveau harnachées et piaffaient d’impatience.
Les deux hommes, avant de se réinstaller dans le traîneau, se retournèrent en même temps pour saluer leur hôte et la remercier. Il n’y avait personne. Seul, un rideau blanc les enveloppait et les sapins habillés de leur manteau neigeux courbaient un peu leur tête.
Sans mots dire, ils prirent place, se recouvrirent du plaid et les chiens s’emballèrent au cri du « en route » de leur maître.
Ils entendirent alors comme un son de clochettes qui les saluaient.