Prune fulminait et c’était
bien dommage pour un vendredi. Elle avait dû quitter le bureau et rentrer chez elle
laissant Thomas avec Anabelle. Depuis la dernière fois où Monsieur le Maire les
avait accompagnés, ils s’étaient retrouvés plusieurs fois. Son mari avait bien
tenté tout en restant évasif de lui expliquer qu’il s’agissait d’un projet qu’ils
allaient traiter en commun, Anabelle étant elle aussi architecte, mais Prune
faisait sa tête de mule et refusait qu’il s’explique.
La jeune femme avait bien
tenté de laisser traîner ses oreilles à la porte. Elle en était restée pour ses
frais. Soit les pièces étaient très bien insonorisées, soit ils étaient très
discrets. Déçue, elle avait patienté en traitant ses dossiers et en jetant de
plus en plus souvent un regard sur la porte fermée. Finalement, elle était
repartie chez elle, furieuse de n’avoir pas osé frapper à la porte.
Maintenant, elle était
dans sa cuisine et tournait en rond.
— Bonsoir Maman !
Fred son fils, rentrait
du lycée et s’installa à la table après avoir saisi une bouteille de jus de
fruit.
— Tu en fais une tête !
Papa n’est pas revenu avec toi ? On dîne à quelle heure ?
Comme tous les ados Fred
ne laissait même pas répondre sa mère. Il enchaînait les questions les unes
après les autres sans se préoccuper de ce qu’elle pouvait penser. Surpris tout
de même par son silence, il la regarda tout en sirotant son soda.
— Tu vas bien ? On dirait
que tu as avalé un truc de travers.
— Oui oui ne t’inquiète
pas !
— Ah voilà papa, j’entends
la voiture.
Fred souleva le rideau.
— Tiens, il n’est pas seul !
Waouh c’est qui la fille avec lui, tu la connais ? Canon, quand même !
Il se leva pour les
accueillir et faire le malin devant Anabelle.
Jasmin et Muguette s’apprêtaient
à monter dans la voiture pour partir en week-end chez le jeune homme. Elle
avait préparé un petit sac de voyage espérant qu’ils n’allaient pas s’éterniser
dans les vignes. Pleine d’appréhension, elle s’assit sur le siège passager et
se laissa aller contre le dossier. Jasmin démarra et lui glissa qu’il ne
fallait pas qu’elle s’inquiète. Ses parents et ses grands-parents étaient ravis
de l’accueillir et impatients de faire sa connaissance. Il rappela qu’elle
était la première femme qu’il présentait à son grand-père ce qui n’eut pas le don
de la rassurer. Elle avait l’impression qu’elle allait passer un examen et que
suivant les résultats elle aurait droit à intégrer leur famille ou pas.
— Quand même c’est d’une
autre époque ces présentations. Tu ne trouves pas ?
— C’est comme ça ma chérie !
Tout va bien se passer tu verras.
Il n’osa pas lui avouer
qu’il était anxieux et qu’il craignait les réactions de sa compagne face aux
facéties de son grand-père.
Ils arrivèrent rapidement
devant la grande bâtisse qu’ils avaient contemplé chez Angelo depuis sa
terrasse. Jasmin descendit pour ouvrir la portière de Muguette qui sourit.
— C’est l’ambiance qui
veut ça pour que tu m’ouvres la portière ?
Elle regarda autour d’elle
et aperçut aussitôt un couple qui avançait vers eux en leur tendant les mains.
— Je te présente mes
parents, murmura Jasmin.
Antoine de la
Rochefleurie la prit dans ses bras sans manière.
— Enchanté de vous rencontrer,
vous êtes la bienvenue !
— Bienvenue, bienvenue, c’est
à moi d’en décider non ?
Une voie grave et sèche
la fit sursauter.
— Mon grand-père !
Un homme aux cheveux blancs
se tenait raide comme un piquet sur le perron. Il regardait la jeune femme avec
insistance. Appuyé sur une canne au pommeau d’or, il leur fit signe d’avancer d’une
main.
Muguette surprise par la
réflexion du grand-père renâcla à les suivre. Jasmin lui saisit la main.
— Ne faites pas attention,
murmura en souriant Elisabeth de la Rochefleurie, il n’est pas méchant. Il a
toujours été comme ça. Je m’y suis habituée. Que voulez-vous c’est « Le »
Patriarche.
— Bonjour Mademoiselle. Approchez,
approchez, tendez-moi votre main.
Surprise, elle se laissa
faire et elle eut droit à un magnifique baise-main. Incliné vers elle, il
plongea ses yeux bleus dans les siens. Gênée, elle retira sa main.
— Bonjour Grand-Père !
Jasmin embrassa le
patriarche et invita sa compagne à le suivre à l’intérieur de la bâtisse. Mais le
bras de Louis de la Rochefleurie le stoppa dans son élan.
— Pourrais-je savoir
votre prénom Mademoiselle ?
— Muguette, répondit-elle
gentiment.
Son regard se tourna alors
vers son fils qu’il apostropha.
— Voilà à quoi ça nous mène
tes histoires de prénom. Après Jasmin et Pétunia, une Muguette. Je n’en finirai
donc jamais avec ces fleurs ridicules.
Il la regarda à nouveau.
— Vous n’avez rien à voir
avec la fleur. Vous n’avez rien de délicat. Vous êtes plutôt une belle lionne.
Je me trompe ?
— Méfiez vous que je ne
vous griffe Monsieur.
Il éclata de rire et les
invita à entrer.
— Elle me plait bien ton
amie !
Jasmin serra davantage la
main de sa compagne. Elle eut l’impression d’avoir réussi l’examen de passage.
Une charmante vieille
dame assise sur un sofa les attendait. Tout de rose vêtue, un sautoir autour du
cou, elle leur sourit.
— Veuillez m’excuser si
je ne suis pas venue à votre rencontre, mais je souffre depuis ce matin d’un
douloureux mal de dos, aussi je m’économise un peu. Entrez et venez donc vous
asseoir près de moi. Muguette n’est-ce pas ? Mon mari ne va guère apprécier.
Lui qui a horreur des fleurs.
Tout en parlant, elle
détailla la jeune femme qui se sentait de moins en moins à l’aise. Joséphine de la Rochefleurie s’en rendit
compte. Elle se tourna alors vers son petit-fils.
— Tu ne viens pas m’embrasser ?
Jasmin prit sa grand-mère
dans ses bras. Elle lui susurra à l’oreille que sa fiancée était magnifique et
qu’elle lui plaisait beaucoup.
Un plateau de petits
fours attendait sur la table de salon. Antoine de la Rochefleurie demanda à Muguette
ce qu’elle désirait boire. Une carafe d’eau s’invitant près du champagne, elle la
désigna en souriant.
— Comment ? Tonna le
grand-père. Vous ne désirez pas goûter notre excellent champagne ? Jasmin,
ce n’est pas une femme que tu as là. Mademoiselle, il faudra que vous vous y fassiez
à boire de l’alcool. Regardez autour de vous. Vous voyez toutes ces vignes ?
C’est mon domaine et j’en suis fier. Sers-lui un verre et ne refusez pas.
Muguette qui commençait
sérieusement à s’énerver n’eut pas le temps de répondre qu’elle fut surprise
par une nausée qui lui fit demander à Jasmin où se trouvaient les toilettes.
Une main sur la bouche, elle le suivit en courant.
Louis surpris invectiva
sa belle-fille.
— Elisabeth ? Vous
pensez la même chose que moi ?
Sa femme Joséphine posa
une main apaisante sur son bras pour le faire taire mais il devint rouge de
colère.
— Je ne tolérerai pas de
bâtard dans la famille des Rochefleurie.
Muguette qui revenait entendit
l’insulte. Elle s’approcha du patriarche et lui asséna une gifle magistrale. Il
chancela sous le choc. Un silence de mort s’abattit dans le salon. Pétunia qui s’encadrait
devant la porte au même moment éclata de rire.
— Tu ne l’as pas volée
celle-là ! Enfin quelqu’un qui a osé faire ce dont je rêve depuis si
longtemps.
Muguette passa en courant
devant Jasmin et s’enfuit.
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