Une maman qui prend soin d'elle. Qui aime écrire, lire et faire de la musique.

vendredi 17 janvier 2020

Muguette et Marie-Sophie s'interrogent



Elles se jaugent du regard et se demandent ce que l’une a de plus que l’autre. Elles se trouvent toutes les deux intéressantes alors pourquoi ces questions qui les taraudent… qui va engager la conversation la première ? Qui va oser se lancer dans la bataille ? La plume est spectatrice. Elle ne sait pas qui va commencer, elle les laisse maîtresse de leurs mots, elle espère que ça ne dérapera pas, sinon elle devra intervenir. Elle attend.

— Comme ça tu t’appelles Marie-Sophie ? MarieSophe pour les intimes, ouais ! pas mal !
— C’est vrai que Muguette c’est original.
— Ah tu vois !
— On se tutoie ?
— ça te dérange ?
— Nous n’avons pas gardé les moutons ensemble !
— Hey, toi tu piques les répliques de Jasmin. Tu triches.
— Pardon !
La Plume intervient et promet qu’elle ne le refera pas.

— Va pour le tu de toute façon, vu ton caractère…
Muguette sourit.
— Qu’est-ce que t’es belle !
Marie-Sophie soupire. Pourquoi elle n’est pas comme elle.
— Quel âge as-tu ?
— Environ la trentaine et toi je devine que tu en as trente-cinq.
— Mais comment tu sais tout ça toi ?
— Parce que je suis née après toi.
— Alors, raconte-toi, je ne te connais pas.
— Pas grand-chose à dire sur moi. J’habite dans le même quartier depuis toujours. Près de chez mes parents en plus.
— Sérieux ?
— Oui, mais pas avec eux.
— Jasmin est aussi encore chez ses parents.
— La plume doit aimer les grandes familles.
— Sans doute. Tu as un fiancé ? Laisse-moi deviner son prénom…
— Non.
— Bah tu rigoles !
— Vrai !
— Mais j’ai deux amis. Archibald et Mélusine.
— Ah oui quand même, sacrée Plume.
Elles se regardent à nouveau. Puis Marie-Sophie reprend.
— Il y a une grande différence entre nous.
— Attends, je vais feuilleter ta vie.
Muguette tourne les pages.
— Il n’y a pas grand-chose encore sur toi ?
— Oh ça va, je t’ai dit que ça ne faisait pas longtemps que j’existais. Tu n’as rien remarqué ?
— Tu as un pépé, et… mais si tu as un amoureux. Ton voisin d’en face.
— Non, autre chose.
Muguette fronce les sourcils et soudain :
— C’est toi qui parles ? Je n’en reviens pas.
— Oui, c’est moi.
— La Plume a sans doute eu peur que je dise trop de bêtises ou qu’elle n’arrive pas à me canaliser.
— Parce que tu crois que je peux dire tout ce que je veux moi ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Peut-être que tu lui ressembles davantage ?
— Mais regarde-toi, tu as une chevelure magnifique, alors que moi je suis représentée…
— Nous avons le même regard coquin !
Elles éclatent de rire toutes les deux.
— C’est vrai.
— Nous ne nous laissons pas faire ni l’une ni l’autre.
La Plume, surprise se demande qui a dit quoi.

— Il est beau ton Jasmin ?
— Oui et je suis amoureuse. Mais ma vie n’est pas facile, surtout que mon amie Prune a des ennuis. Arrête de rire, c’est le prénom qui te fait cet effet ? J’ai eu le même.
— Je ne sais pas ce qui est passé par la tête de la Plume pour vous affubler de tous ces prénoms.
— J’aime bien et c’est très acidulée du coup. Archibald et Mélusine ? On dirait un conte de fées.
— Ma vie n’a rien d’une histoire pour enfants et pas question de » il était une fois » ni de prince charmant.
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas jolie.
— En voilà une idée. La Plume n’aurait pas créé une héroïne moche.
— Pourquoi donc ? Ce qu’il nous arrive, ce n’est pas toujours comme dans les livres.
— Ah parce que ta vie est un roman ?
— Mais qu’est-ce que tu crois Muguette ? Tu as été inventée par la Plume, si elle n’a plus rien à te faire dire, tu disparaitras.
— Mais quelle horreur ! Impossible. Surtout que mon histoire est racontée et va être publiée.
— Quoi ?
— Et qu’il va certainement y avoir un autre tome parce que la Plume a plein d’idées et que ça ne peut pas s’arrêter comme ça.
— Mais pourquoi je ne suis pas publiée moi ? Tu vois, je te l’avais dit que j’étais moche et qu’elle te préfère toi.
— Non Marie-Sophie. Je crois que tu es tout aussi importante à ses yeux que moi. Tu es différente c’est tout. Et qui te dit qu’un jour, tu ne seras pas en tête de gondole ? Tu sais la Plume est imprévisible…
— Ne dis pas du mal d’elle, j’aime bien quand elle me fait vivre.
— Moi idem. Je découvre avec elle toutes mes péripéties. Bon, j’avoue ! quelquefois, elle avait vu autre chose pour moi et puis pouf d’un coup, l’histoire change, parce que je n’en fais qu’à ma guise et que c’est ma vie finalement. Tiens regarde, la gifle au grand-père, jamais elle n’a eu cette idée. Mais il m’agaçait tellement ce Louis que ma main est partie toute seule.
— Jamais je ne frapperai le pépé. Je le respecte trop.
— Donc, nous sommes différentes et la Plume t’aime bien. Mais, essaie de la faire changer d’avis. Par exemple… sois plus féminine.
— Ah tu es comme Mélusine, toi. Mais à quoi ça sert ?
— Tu es un plus jeune que moi, mais un peu de maquillage par-ci, une petite robe par-là et tout de suite tu n’es plus la même… Et ton voisin d’en face craquerait complètement.
— Ce n’est pas ma préoccupation première.
— Alors là, figure-toi que moi aussi, je n’avais pas envie de ça. Et puis, regarde où j’en suis, j’ai même une pitchounette. Tu veux que je te dise, elle devait se prénommer Eugénie… et puis finalement…
— Non ?
— Si !
À nouveau, elles éclatent de rire.
— Il s’appelle comment ?
— Qui ?
— Tu sais bien de qui je parle, allez avoue.
— Florent.
— Fais en sorte qu’à la prochaine histoire vous vous rencontriez et que vous discutiez.
— Il trouve que j’ai de jolis yeux.
— C’est un bon début et alors ?
— Je me suis enfuie.
Muguette s’énerve.
— Dis-donc la Plume, c’est quoi cette idée ? À moi tu me dégotes un copain et pas à elle ?
Marie-Sophie lui intime de se taire.
— Je crois que c’est de ma faute. C’est moi qui n’ai pas voulu.
— Ah parce que toi aussi tu fais changer d’avis la Plume ?
Leurs regards malicieux se rencontrent et Marie-Sophie ajoute :
— Et pourquoi suis-je représentée en rousse ?
— Je pense qu’elle t’imagine complètement différente de moi.
— Tu ne trouves pas que je fais un peu gamine pour trente ans ?
— Je suis certaine que la Plume ne nous fera jamais vieilles. Elle est trop jeune dans sa tête et c’est tant mieux. Je n’aimerais pas devenir une mémé ringarde.
— Et si ton histoire se décline en plusieurs tomes alors ? Tu vas bien prendre de l’âge comme tout le monde. 
— Je ne pense pas que ça durera éternellement, je crois avoir compris où ma vie va s’arrêter.
— Tu veux dire que tu vas mourir ?
— Ah non, j’ai déjà vécu celle de mon père, je n’ai pas envie que ça recommence.
— Oh… Moi je les ais encore tous les deux.
— Tu vois bien qu’elle t’aime. Elle ne te fait pas souffrir.
— Alors tu vas disparaitre comment ? Tu ne veux pas me le dire ?
— Elle serait où la surprise ? Par contre, toi, je suis d'avis que tu as de longues années devant toi.
— Ouais, et si je n’ai pas envie ?
— Tu sauras lui dire. Et puis, d’autres héroïnes peuvent venir nous rejoindre. Elles ne demandent que ça.
— Tu en connais des trucs toi ! Et pourquoi pas un héros ?
— Soumets-lui l’idée…
— Tu crois qu’elle pourrait écrire sur un mec ?
— La plume ? Bien sûr que oui. Laisse-lui le temps.
— Et si on se retrouvait dans…
— Sur la place des grands hommes dans dix ans ?
À nouveau, elles éclatent de rire.

Oui, laissez-moi le temps de vous apprivoiser toutes les deux. Un héros ? En serais-je capable ? Pas tout de suite, mais qui sait ?

© Minibulle 17 janvier 2020

mardi 14 janvier 2020

Lettre à Janvier



– Personne n’a rien dit. Je suis arrivé, comme ça, un 1er de l’année, et rien !

Janvier est triste et il se lamente seul dans son grand fauteuil. Du coup, l’hiver ne sait plus trop ce qu’il doit faire. Il fait trop chaud pour la saison à certains endroits et trop froid à d’autres. Janvier a tellement pleuré qu’il en a fait déborder des fleuves. La Garonne ne s’en est pas encore remise. Trop de larmes d’un coup, il semble qu’elle va ressortir 9 fois de son lit. Elle en a assez la Garonne de fuir partout. Elle aime bien se prélasser et parfois être au sec, mais là, vagabonder comme ça dans les champs, ce n’est plus de son âge.
– Arrête de pleurer Janvier, je n’en peux plus.

Peut-être va-t-il se calmer, car aujourd’hui il a reçu une lettre. Une petite fille sans doute, l’enveloppe est parfumée.
Il l’ouvre tranquillement, il craint le pire.
– Cher Janvier,
Je suis bien contente que tu arrives car c’est le mois de mon anniversaire. C’est vrai que ce n’est pas de chance après les fêtes d’avoir encore des cadeaux, mais moi j’aime bien. Alors rien que pour ça, je te remercie d’être là enfin.
Tu es le premier de l’année, qu’est-ce que ça te fait ? Aurais-tu aimé être le dernier ? Avec un nom pareil tu ne pouvais que démarrer l’année, tu t’appelles comme le Dieu romain Janus qui ouvre des portes, qui détient les clés et qui est le dieu des débuts et des fins. Tu vois tu aurais pu être à la fin de l’année, tu aurais préféré ?

Janvier à ce se stade de la lecture, relève la tête. Il ne s’est jamais posé une telle question. Terminer l’année au lieu de la commencer ? Quelle drôle d’idée. C’est à lui que reviendraient les fêtes de Noël, le sapin, les cadeaux ? Jamais Décembre ne voudrait échanger avec lui. Pourtant, ils ont tous deux 31 jours, seul l’ordre est à inverser. Janvier soupire, il y a belle lurette qu’il démarre l’année avec un jour férié et il ne se voit pas travailler en arrivant. Rien que pour ça, il n’a pas envie de changer. C’est vrai quoi, débarquer et se reposer, quelle belle idée. Il peut prendre le temps de regarder autour de lui, de réfléchir à ce qu’il va bien pouvoir faire pour rendre les gens heureux. Débuter une nouvelle année, c’est un merveilleux challenge qu’il essaie de relever chaque fois. Il poursuit sa lecture.

– Tu aimes bien la galette Janvier ? Tu n’es pas en colère qu’il y en ait déjà en décembre ?
À nouveau, il s’interrompt. Décidément, son compagnon précédent en prend à ses aises avec ce gâteau. Il devrait lui en parler. C’est le 6 janvier l’épiphanie, pas un autre jour. Quelle tristesse, tout se perd. Il écrase une larme et continue sa lecture.

– Tu connaissais l’histoire de celui qui avait la fève ? Il devait en repayer une ? J’ai de la chance, ce n’est pas moi qui l’ai eue. Pourtant, j’aurais bien aimé, mais c’est papa qui l’a trouvée. Ce n’est pas grave, je sais qu’il va en racheter et ce sera la surprise. Au fait, tu vas faire tomber des flocons chez moi cette année ? Je n’en vois jamais moi. Je n’ai pas de montagne, je n’ai pas la mer, je suis juste là, dans un paysage normal. Lorsque je regarde à la télé, tous les gens qui partent en vacances à la neige, je les envie. Je n’y vais jamais moi, je n’ai pas assez d’argent. Tu sais ce qu’il pense mon papa ? Que les hommes sont bizarres quand même. Ils râlent quand ça glisse sur la route et dès qu’ils le peuvent, ils filent à la montagne pour skier et la trouver. Ce n’est pas la même là-bas ?
Janvier sourit. Il devrait réfléchir à ce problème. Comment faire pour que tous les enfants puissent profiter de cette belle poudre blanche ? Mais il pense que ça va encore crier dans les chaumières, s’il détraque la météo. Déjà qu’il a beaucoup pleuré, enfin… pas que lui, décembre s’en est mêlé aussi, d’ailleurs, il se demande bien pourquoi.

– Tu sais que c’est toi qui décides quel sera le temps des autres mois ? Tu crois que nous allons avoir une belle année ? Moi j’aime bien les fruits, les fleurs. Si tu fais bien ton travail, tout ira bien. Mais un proverbe dit que « janvier sans gelée n’amène pas une bonne année » alors tu vas faire comment ?
Janvier se lève brutalement. Les arbres même démunis de leurs feuilles bruissent de peur.
Il grogne, il marche de long en large. Cette lettre l’agace, car elle lui montre encore une fois que quoi qu’il fasse, personne ne sera content. Et si on le laissait faire tranquillement son boulot ? Janvier, c’est janvier. Il peut faire froid, mais beau, il peut pleuvoir s’il en a envie, il peut faire plus chaud que d’habitude s’il a décidé de rencontrer son ami Soleil et qu’ils bavassent tous les deux oubliant l’heure et du coup faisant monter la température. Mais de quel droit lui dicterait-on sa conduite ?

– Je sais bien que tu feras comme tu pourras, je t’aime bien, et je te souhaite une heureuse année, parce que finalement c’est toi qui donnes le ton.
C’était signé Aurore.  
Quel joli prénom ! il pensa à sa copine, qui se levait tous les jours, quoiqu’il arrive. Elle était un peu sombre en ce moment, mais bientôt elle allait gagner en luminosité et retrouver toute sa splendeur.

Janvier replia la lettre et l’enfouit dans une poche de son grand manteau. Il fera comme il voudra, comme il pourra, et tant pis pour les mécontents. Après tout, ne dit-on pas que de toute façon la météo, il faut bien faire avec ? Il éclata de rire. Le soleil pointa alors le bout de son nez.


mercredi 8 janvier 2020

Petit Paul demande à Muguette d'être sa reine.



Et si Muguette et Petit Paul se retrouvaient autour d’une galette… enfin presque…

Le portable de Muguette sonna. Quand elle décrocha, elle eut l’heureuse surprise de reconnaître la voix de Petit Paul.
— Comment vas-tu mon bonhomme ? Je suis surprise de t’entendre.
— Je voulais savoir si tu voulais bien être ma reine ?
Stupéfaite, Muguette resta muette.
— Tu es toujours là ?
Elle avait oublié que le petit garçon n’était pas particulièrement patient.
— Oui, mais je n’ai pas compris ta question.
— Ce n’est pourtant pas difficile. J’ai mangé de la galette, j’ai eu la fève et je voulais que tu sois ma reine. Ici, grand-Ma est trop vieille, et maman c’est maman, elle ne peut pas être reine. Alors, j’ai pensé à toi.
Muguette sourit toute seule.
— Bien sûr que je suis d’accord.
— Tu en as mangé une ?
— Oui avec des fruits confits.
Elle ne vit pas que le petit garçon faisait une horrible grimace, mais elle l’imagina quand elle entendit le cri d’horreur dans le téléphone.
— Pouah ! j’aime pas ces machins qui collent.
— Alors, elle était à quoi ta galette ?
— Devine ?...
Il ne put tenir sa langue plus longtemps ;
— Aux pépites de chocolat. Je me suis mis sous la table et c’est moi qui ai désigné ceux qui avaient leur part.
— Ah bon ? Je suis surprise.
— Mais c’était pour me faire plaisir. Grand-Pa dit que la vraie galette est à la frangipane.
— Il n’a pas tort.
— J’aime pas la frangipane. D’abord, on n’est pas à Paris, et Grand-Pa raconte que c’est la galette parisienne. Pour le faire changer d’avis, lui, c’est pas facile. Tu crois qu’il en existe une qui s’appelle comme ma ville ?
Muguette sourit. Effectivement, le patriarche, elle en gardait un sacré souvenir.
— Muguette ? Tu es toujours là ?
— Oui Petit Paul, je t’écoute. Moi, ma galette était la couronne des rois briochée. C’est la question qui revient souvent sur le tapis : dans le nord pâte feuilletée, dans le sud pâte briochée.
— Je préfère la brioche, mais sans les trucs dedans. Tu as été aussi sous la table ? Tu as eu la fève ?
Muguette éclata de rire.
– Une question à la fois si tu veux bien ? Bien sûr que non, tu me vois à quatre pattes au sol ? Tu sais, j’étais seule avec Pénélope, alors, cela n’a pas été difficile pour désigner les personnes à qui distribuer les parts. N’étant que toutes les deux, il en reste pour ce soir, donc il n’y a pas eu de fève. Les deux recettes sont bonnes. Ma préférée, la briochée nature.
— Comment on fait pour la couronne ?
– Je vais mettre celle que j’ai ici et je te poste la photo.
– J’ai pas de portable à moi tu es au courant ? Je suis encore trop jeune. Ah, mais, t’as qu’à l’envoyer à mon parrain.
Il éclata de rire et entraîna Muguette avec lui.
— Si tu avais la fève, tu le choisirais comme roi hein ?
Elle ne le voyait pas Petit Paul, mais elle devinait son air malicieux, ses yeux plissés, et elle sut que Jasmin n’était pas loin, quand elle l’entendit crier :
— Parrain, Muguette va t’envoyer une photo sur ton téléphone et…
Petit Paul avait raccroché.

mardi 7 janvier 2020

Marie-Sophie, entre les deux son cœur balance


Je rentre du travail et je ne suis pas franchement de belle humeur. Finis Noël et le Nouvel An, j'ai dû reprendre le collier et avec ça, retrouver les collègues.
Je déteste présenter mes vœux. Il faut embrasser, sourire, se souhaiter la bonne santé. Ça m’agace ! de toute façon, je peux toujours leur souhaiter, s’il s’avère qu’il leur arrive des catastrophes, ce ne sera pas de ma faute, j’aurais rempli mon taf !
Charles est à sa porte. J’ai l’impression qu’il m’attend. Je stoppe devant chez lui et baisse ma vitre laissant tourner le moteur. À lui, je vais dire qu'il ait le meilleur et je serai sincère.
— Bonne année Pépé. Que tout se passe bien pour toi. Au fait, tu as revu Célestine ?
— Tu es bien curieuse !
— Tu rougis ? Je n’y crois pas ! Alors, raconte !
Il bougonna dans sa barbe et changea de conversation.
— Je te souhaite aussi une merveilleuse année MarieSophe.
J’aimais quand il m’appelait comme ça.
— J’espère que tu vas enfin te trouver un petit copain.
C’était trop beau, il fallait qu’il gâche tout. Rageusement, je remontais la vitre et partais rentrer la voiture chez moi.
— Ne fais pas la tête !
Il m’avait suivi le bougre. Il est vrai que nous n’étions pas loin l’un de l’autre. Je sortis le pain encore tout chaud de chez Archibald et reclaquais la portière.
— Pourquoi tu n’acceptes pas de rencontrer Florent ?
— Alors là, c’est le bouquet, tu m’accuses d’être curieuse, mais toi, tu es pire. Tu n’as qu’à jouer à l’entremetteur tant que tu y es.
— Mais quel caractère !
— Qu’a-t-elle encore fait ?
Il ne manquait plus que ma mère qui vienne aux nouvelles. Je vous rassure, nous n’habitons pas ensemble, mais nous sommes voisins. Je ne suis pas un Tanguy au féminin. Mais telle que je la connais, elle a dû surveiller la voiture. Elle sait mes horaires de bureau. Elle me serra dans ses bras comme si j’étais encore sa petite fille. J’aime bien, j’avoue, mais devant Charles, ça me chagrine un peu. Elle lui tendit la main et réitéra sa question. Mais Charles ne lui répondit pas, la salua et retourna chez lui.
— Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu t’entêtes à l’appeler pépé, alors que ce n’est même pas ton grand-père. Il a un fichu caractère quand même non ?
— Je ne trouve pas, moi je l’aime bien, et il est toujours là quand j’ai besoin de lui.
— Et nous, nous ne comptons pas ?
J’aurais mieux fait de me taire, elle va me tanner pour en savoir davantage, et je vais encore avoir droit au sempiternel refrain.
— Tu es malheureuse ? J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas ?
Et voilà, c’est parti. Je l’aime bien, maman. Pourtant, il y a des fois, je regrette d’habiter si près de chez eux. Papa était architecte et quand il a construit ce lotissement, il m’a gentiment proposé d’acquérir une maison. À l’époque, je commençais juste à bosser, j’avais à peine vingt ans, je me suis dit que c’était une bonne idée. Mais je n’avais pas imaginé que dix ans plus tard, je serais toujours au même endroit seule. Surtout qu’ils n’habitaient pas là avant… lorsqu' ils ont eu l’opportunité de se rapprocher, ils ont sauté sur l’occasion comme un chat sur une souris. J’étais heureuse au début, et puis, au fur et à mesure, j’ai commencé à trouver un peu lourd qu’ils me surveillent. Je vais avoir 30 ans quand même !
— Tu viens dîner à la maison ?
Je voulais regarder Netflix ce soir et pas l'envie de me faire questionner encore et encore par papa qui espère toujours que je vais avoir de l’augmentation. Il me serine que je n’ai aucune ambition.
— Maman, je suis fatiguée. J’ai plein de choses à faire, et il faut que je mette de l’ordre un peu chez moi.
— Pourquoi ? Tu es toute seule, tu ne dois pas avoir grand-chose à ranger ? Si ? Ah, mais peut-être que tu as un petit copain et que tu ne souhaites pas que je le rencontre ? C’est ça ? Tu sais, nous serions tellement heureux ton père et moi que…
Je ne l’écoute même plus. Ce refrain je le connais par cœur. Elle me suit pourtant dans la cuisine et je la vois regarder partout, histoire de se rendre compte s’il n’y a rien qui traine comme une paire de chaussettes masculines.
Déçue, elle me sourit :
— Alors, je te laisse. Passe une bonne soirée, et n’hésite surtout pas à venir, si jamais tu changeais d’avis.
Elle m’embrasse et ne reste plus que dans la pièce son parfum. Je soupire. Je l’aime ma maman et je regretterais presque de lui faire de la peine en préférant être ici toute seule. Il faut que j’arrête de culpabiliser. Elle est très forte à ce jeu-là, ma mère !
Charles a dû voir qu’elle était partie, il est là devant ma fenêtre. Je lève le rideau et lui fais signe d’entrer.
— Florent est passé tout à l’heure.
Non, ça recommence ! Il ne lâchera rien le pépé.
— Il  désirait savoir si je te connaissais bien.
Je reste muette, le cœur battant la chamade.
— Tu ne me demandes pas ce que j’ai répondu ?
Je soupire et hausse les épaules.
— J’ai dit que tu me voyais comme ton grand-père.
— Charles, ne te mêle pas de ça !
— Oh la ! je n’aime pas quand tu m’appelles comme ça. Mais tu sais, MarieSophe, ce n’est pas bon de rester toute seule.
— Tu l’es bien toi, tout seul, non ? Tu es malheureux ? Non… et puis, que veux-tu qu’il me trouve ? Je suis moche, je ne ressemble à rien, je ne vois vraiment pas ce qui peut l'attirer chez moi.
— Tu es jolie comme un cœur. J’aurais bien aimé avoir une petite-fille comme toi. Ne laisse pas filer ton bonheur. Moi, il m’est passé devant et je n’ai pas su l’attraper. Crois-moi je l’ai regretté.
Il ne m’a jamais raconté sa vie Charles. J’ai bien envie d’en connaitre davantage, mais il ouvre la porte, me souhaite une bonne soirée et s’en retourne chez lui.
Je grimpe dans ma chambre pour enfiler une tenue plus cool et je remarque que mon voisin d’en face est aussi chez lui. Sa chambre donne sur la mienne et sa lumière est allumée. Je me planque derrière mon rideau et essaie de l’imaginer. C’est à ce moment-là que mon portable sonne.
— Salut, MarieSophe, j'ai fermé la boulangerie, je peux passer chez toi ? Je sais que tu as du pain tout frais, et je t’apporte une terrine de campagne que j’ai préparée, j’ai une bouteille de vin comme tu aimes.
— Bien sûr Archi, tu viens quand tu veux et ça te dit qu’on regarde Netflix, c’est quand même mieux à deux.
Il éclate de rire et raccroche. Finalement, je ne suis pas toujours seule. Archibald, mon meilleur ami, si proche de moi qu’il me connait si bien, débarque souvent comme ça. Je souris. Peut-être que c’est lui mon amoureux et que je ne m’en rends pas compte. Je regarde à nouveau la fenêtre d’en face. Je distingue une deuxième silhouette derrière les rideaux. Ça t’apprendra Marie-Sophie à jouer les curieuses. Pourquoi suis-je déçue ? Ah oui, il m’avait dit que j’avais de jolis yeux. Tu parles !

© Minibulle 7/01/2020



mercredi 4 décembre 2019

Il fut un matin ...


Consignes : Un jardin, une comptine…


Ludivine aimait le matin prendre son café dans son jardin.
Il n’était pas comme les autres ce jardin. Il ressemblait un peu à celui du château de ma mère, l’œuvre de Marcel Pagnol. Un portillon fermé à clé décourageait les visiteurs d’y entrer par curiosité. Parce qu’il était magnifique ce jardin. Un peu féerique avec sa petite cascade qui coulait sans interruption et qui répandait une musique douce comme les sons égrenés d’une harpe. Il faisait le bonheur de la jeune femme qui tous les matins ne se lassait pas de le contempler depuis sa terrasse.
Mais ce matin-là, un son particulier lui chatouillait les oreilles. Sa tasse de café à la main, elle descendit les quelques marches et se dirigea vers le portillon. Elle promena son regard par-dessus la haie et n’en crut pas ses yeux. Au milieu du champ de coquelicot tous en fleurs, un pianiste jouait. Habillé de noir et d’une chemise blanche, assis devant son piano de la même couleur que son costume, il jouait les yeux fermés.
Comment était-il arrivé là ? Ludivine n’osait pas l’interpeller quand soudain il sentit qu’un regard l’observait. Il tourna la tête vers elle et sourit.
Ludivine rougit. Elle aurait voulu lui dire que ce champ ne lui appartenait pas et brulante de curiosité elle retenait avec peine les questions qui lui montaient aux lèvres, mais elle parvint à rester muette. C’est alors qu’il en profita pour jouer quelques notes qu’elle reconnut. Il se mit à fredonner :
— J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin… gentil coquelicot mesdames, gentil coquelicot nouveau…
— Mais que faites-vous là ? Et comment êtes — vous arrivée jusqu’ici avec votre instrument ?
Ludivine avait retrouvé la parole et s’approchait du jeune homme, après avoir posé son café froid de toute façon sur le muret
— Bonjour gente dame.
Il se leva, s’inclina alors vers elle, lui saisit la main, et la baisa.
— Si je vous ai dérangé, ma mie, je m’en excuse fortement. Mais je viens ici tous les matins que les coquelicots sont en fleurs, après je disparais.
Ayant dit cela, il reprit sa place face à son piano et recommença à jouer. Le rêve d’Amour de Frantz Liszt s’invita alors dans le champ de coquelicots.
Ludivine n’en croyait pas ses yeux. Elle s’accouda alors face au jeune homme et le regarda.
Blond, les cheveux bouclés avec un accroche-cœur sur le front, il ressemblait à un ange. Ses longues mains fines couraient sur le clavier telles un papillon. Elle ne pouvait en détacher le regard, captive de ses notes qui envahissaient l’espace et la faisaient voyager. Elle ferma les yeux et se laissa emporter par la magie de la musique.
Il jouait merveilleusement bien et le morceau choisi réputé pourtant pour ne pas être facile, ne semblait lui occasionner aucune difficulté.
Soudain le silence se fit. Ludivine ouvrit les yeux. Il se leva, lui saisit la main et murmura de sa voix douce :
— Acceptez-vous de me suivre dans mon royaume ?
La jeune femme envoûtée par ce regard bleu azur hocha la tête.
— Installez-vous à côté de moi sur ce tabouret et surtout n’ayez pas peur.
Une nuée les enveloppa tous les deux. Elle sentit qu’elle s’élevait dans les airs. Il recommença à jouer. Elle posa sa tête sur son épaule et ils disparurent.
Les coquelicots se refermèrent. Le champ redevint une pièce qui venait juste d’être labourée. Un merle chanta. Le portillon mal refermé claqua. La tasse de café resta abandonnée avec un fond de café. La cascade dans le jardin se tut.

© Minibulle 24/11/2018

mardi 3 décembre 2019

Les amis de Marie-Sophie




Ah décembre ! J’aime ce mois avec toutes ces préparations de fêtes. Bon d’accord, je ne suis plus une gamine, mais je crois encore à la magie de Noël et qui sait, je me laisserais bien dire que le vieux monsieur habillé de rouge à la barbe blanche existe bel et bien.
Archibald est mon ami depuis toujours. Je crois que je n’imagine même pas qu’il ne pourrait pas être là. Son prénom ? Il vient du fait que sa maman adorait Candie et son amoureux, Archibald. À quoi ça tient un prénom parfois, pas vrai ? C’est le boulanger du village. Et je dis bien, le boulanger. Il refuse tout net de faire des viennoiseries. Vous ne trouverez pas chez lui des croissants et pains au chocolat ou chocolatines. D’ailleurs, parlez-lui de cette guéguerre entre Parisiens et gens du sud, il se met dans une colère noire. Du coup, il n’en fait pas. Point barre.
Nous sommes dans un petit village qui a la chance d’avoir son école, son café « Chez Clovis » son église et son curé, et nous avons notre boulanger. D’ailleurs, il a dû commencer son calendrier de l’Aven. Chaque année, il s’essaye à de nouvelles de recettes de pains et croyez-moi il a un succès fou, comme dit la chanson de Christophe. En plus, il est beau gosse, et les touristes féminines l’été dévalisent sa boulangerie. Je suis certaine qu’elles grignotent toute la journée, elle n’arrête pas d’en consommer. Elles ne doivent pas avoir de problèmes de poids, et n’ont jamais entendu dire que le pain faisait grossir. Lui, il en rigole, et il m’énerve quand il me dit que je suis jalouse. « Ne touchez pas à mon Archi ! il n’est rien qu’à moi ! ». Pas marié, pas de petite copine, il n’a que sa boulangerie comme les marins ont la mer et les motards leurs engins.
— Salut, Archibald !
La clochette tinte et mon ami arrive, le tablier blanc autour de sa taille. Il a encore oublié de se raser.
— Je venais voir ton calendrier de l’Aven, tu l’as commencé ?
—  Salut MarieSophe ! Tu es en retard ma belle, je n’ai plus de rien…
Il me fait un clin d’œil et me fait signe de le suivre dans son atelier. J’adore cette odeur de pain chaud qui flotte toujours chez lui. D’ailleurs quand je l’embrasse, sa barbe en est imprégnée de ce parfum de brioche. Oui, parce que son pain, c’est aussi ça. Il fond dans sa bouche comme une brioche.
—  Alors ce calendrier ?
—  Regarde, il est en vitrine. Chaque jour un nouveau pain. La fenêtre est ouverte, demain nouvelle découverte et non, je ne te dirais pas ce que c’est. Gourmande !
La clochette tinte à nouveau.
—  Il me semblait bien t’avoir vue entrer.

Voilà mon autre amie. Mélusine. Elle aussi, je la connais depuis des lustres. Elle tient la mercerie sur la place à côté de l’église en face de la boulangerie. Oui, c’est un tout petit village et tout le monde s’apprécie, se côtoie. Ce n’est pas étonnant qu’elle m’ait aperçue entrer chez Archibald. Tous les trois, nous sommes liés à la vie à la mort. Quand l’un va mal, les autres le savent aussitôt. C’est ça l’amitié. Heureusement qu’ils étaient là à des moments précis de ma vie. Voilà que je radote comme les vieux.   
Mélusine a des doigts de fée. Dans sa petite boutique qui ressemble à une maison de poupée et qui sent bon la vanille, elle a des tissus multicolores qui rivalisent avec des boutons de toutes sortes. Elle va chercher ses trésors à la capitale comme elle dit. Entendez par là, Internet. Ah ça Mélusine, elle est bien de son époque. Elle vit à l’heure des réseaux sociaux, elle publie tout ce qu’elle fabrique, confectionne, et tout ce qu’elle aurait envie de faire et demande les avis à ses followers. Elle est la reine du hashtag. Moi, à côté, je suis la novice. J’ai l’impression d’avoir un métro voire deux de retard. Lorsque je viens de découvrir un truc que je trouve superbe, fantastique, elle me dit « Ah oui, mais ça fait longtemps que ça existe ça ! » Okay, MarieSophe rengaine tes idées, t’es nulle. Je l’adore, elle est toujours là quand j’ai besoin d’elle et c’est pareil dans l’autre sens. Archibald l’aime beaucoup aussi, mais son côté très réseau l’indispose au plus haut point. Tous les deux sont totalement opposés à ce sujet. Lui, il est dans son pétrin (je le fais râler quand je dis ça, vu que ça ne veut rien dire, son pétrin, c’est son grand récipient qui brasse sa pâte, il n’est pas dedans !) D’ailleurs, il a quand même accepté de se le procurer. Au début, il faisait tout à la main, mais la demande étant trop importante, il n’y arrivait plus. Il avait de jolis bras musclés du coup, mais il a sacrifié sa sacro-sainte idée de rester « comme avant » comme son grand-père. Oui ça coûte cher, mais heureusement qu’il a un bon comptable qui l’aide et le conseille. Sinon, il serait encore avec son papier et son crayon. Tout le contraire de Mélusine je vous dis !
—  Tu fais quoi pour les fêtes MarieSophe ?
—  Pas grand-chose !
—  Comment ça, pas grand-chose ? rugit Mélusine.
—  Tu n’as pas ton frère et ta sœur qui viennent ?
— Je n’en sais rien.
Je me tais. Mes deux amis me regardent, interrogateurs. Mélusine reprend :
—  Noël c’est familial non ?
—  Oui, mais apparemment, les sens diffèrent suivant les personnes. Bon, on a encore le temps d’y penser, je vous abandonne, je vais passer voir Charles.
—  C’est ça, défile-toi encore une fois !
Je leur fais un signe de la main, la clochette tinte à nouveau signalant mon départ.

—  Bonjour !
Je me cogne contre mon voisin d’en face, vous savez le beau gosse. Ce n’était vraiment pas le moment. J’ai les yeux humides, par la faute de mes amis qui m’ont posé des questions qui m’agacent et qui m’égratignent le cœur à chaque fois.
—  Pardon, je vous ai fait peur ?
—  Non, non.
Quelle idiote, je me prends pour Camélia Jordana avec sa chanson « Non non non je ne veux pas prendre l’air… »
Il sourit. J’ai l’air malin.
—  Je vous raccompagne ?
Il insiste. Il ne peut pas me foutre la paix, j’ai pas envie là. Je me sens moche, j’ai les cheveux pas coiffés. En plus, je suis allée voir Archi comme j’étais, en jeans et mon vieux pull, bravo ! Il est étonnant que Mélusine ne m’en ait pas fait la réflexion. « Jamais sans son maquillage, on ne sait jamais » tu parles que je vais rencontrer Tom Cruise ou Bradley Cooper devant ma porte. Mélusine me dirait encore, « un peu rétro pour toi, non ? » Désolée, je ne connais pas trop les people.
—  Savez-vous que vous avez de jolis yeux ?
Je suis stupéfaite. Il se prend pour Jean Gabin ? Je n’ai rien d’une Michèle Morgan.
Il ne me reste qu’une seule chose à faire : la fuite.

© Minibulle 3 décembre 2019